Les derniers souvenirs que j'ai de Pâques sont ceux d'un bourg en Charente, Les Bouillons, où mes arrière-grands-parents habitaient. Il y avait des poules et des lapins dans la cour, un puits au fond duquel vivait une sorcière, une grange avec une chouette clouée sur la porte, un jardin où mon arrière-grand-père faisait pousser des asperges, un vieil arbre où était suspendue une balançoire. Aux Bouillons habitaient les Farveau, un nom bien de chez nous ; Madame Farveau était un peu grosse, Monsieur Farveau faisait de la musique avec une paire de cuillères. À Pâques, mon arrière-grand-mère et moi allions chez eux afin de chercher les œufs dans le jardin. Je n'avais aucun lien de parenté avec les Farveau, pourtant ils planquaient des œufs pour moi dans le jardin, parce qu'ils avaient le cœur sur la main.
Je passais la matinée à chercher, j'avais un panier en osier dans lequel je déposais les chocolats. Pour moi, c'était comme de chercher des pièces d'or, l'aventure était la même. On regarde le monde différemment avec des yeux d'enfant, il y a quelque chose d'onirique dans ce regard-là, qui me fait aujourd'hui penser à un tableau de Marc Chagall.
Puis nous regagnions nos pénates et recevions la famille, une grande tablée, des éclats de rire, un chien sous la table, une boîte de bicarbonate de soude sur l'évier pour les aigreurs d'estomac de mon arrière-grand-père qui avait tendance à forcer sur le rouge bon marché, une odeur de civet de lièvre, une boîte de Petit Beurre, un coq en céramique, et mon grand-père se collant une peau de Babybel sur le visage en me faisant croire que c'était du sang.
À l'aube, lorsque j'entrouvre la fenêtre du salon et penche la tête dehors, j'écoute le chant des oiseaux et cela me ramène en enfance : j'ai dix ans, le jour se lève à peine et mon grand-père vient de me réveiller. Je m'habille en hâte et bois le chocolat que ma grand-mère m'a préparé, puis je sors de la maison, le chien-loup me rejoint en remuant la queue, il lèche mes mains et m'accompagne au bout du terrain où se trouve la rivière. Je monte dans ma barque en compagnie du chien et pousse sur ma perche en m'appliquant au cas où mon grand-père me regarderait faire ; je me dirige vers une île, autour de laquelle j'ai déposé la veille au soir, une demi-douzaine de cordelles. Nous nous éloignons doucement du rivage, la brume surplombe la surface de l'eau, je lutte un peu contre le courant, le chien-loup est assis au bout du bateau, il me surveille, il donnerait sa vie pour moi.
J'accoste sur l'île, les oiseaux piaillent dans les peupliers, j'enjambe des rondins de bois, les ragondins rejoignent leur cachette, j'emporte avec moi un long bâton au bout duquel est fixé un crochet. Je me remémore tous les endroits où j'ai déposé mes lignes de fond, m'approche du rivage, plonge le crochet dans l'eau et remonte doucement la pierre à laquelle est raccordée la cordelette et l'hameçon, avec un chabot servant d'appât. Je me dirige vers la suivante, la cherche du regard au fond de l'eau, elle s'est éloignée du rivage, je me penche et la ramène, elle est plus lourde que les autres.
La surface de l'eau reflète les premiers rayons du soleil, la brume se disperse petit à petit, les oiseaux quittent la ramure des arbres et s'envolent vers le ciel.
Le chien-loup s'approche et renifle l'anguille qui se débat au bout de la ligne, c'est la plus grosse que j'ai jamais attrapée. Je jubile, je me tourne vers la maison et brandis ma prise. Ma grand-mère est sur la terrasse en robe de chambre et elle me répond d'un signe de la main. Mon grand-père la rejoint, je sais qu'il sourit et qu'il est fier de son petit-fils.
Qui se souvient du Bistrof, rue de la Jonquière dans le XVIIème à Paname ? Un restaurant haut en couleur tenu par Teresa Dimitrievitch, la fille de Valia et la nièce d'Aliocha.Teresa est tzigane, elle faisait partie de la troupe des Dimitrievitch, elle avait pour cousin Yul Brynner et avait eue une amourette avec Warren Beatty. Elle me racontait toutes sortes d'histoires jusqu'au petit matin et moi je l'écoutais et partais en voyage à bord d'une verdine.
J'avais été frapper à la porte de son restaurant un jour où je me sentais un peu seul. C'était un après-midi, le restaurant était fermé et elle m'avait ouvert sa porte sans se poser la question de savoir qui j'étais. C'était sûrement écrit sur mon visage, alors il n'y avait rien à demander. Elle m'avait offert une vodka et m'avait raconté ce qu'avait été sa vie avant d'ouvrir un restaurant.
La vie de Teresa Dimitrievitch est un roman. Elle me montrait des photos sur lesquelles je voyais sa mère en compagnie d'Harry Baur sur le tournage des Nuits moscovites (1934), la troupe des Dimitrievitch - que l'on retrouve dans le livre de Joseph Kessel Nuits de princes - chez Raspoutine à côté des Champs-Élysées, Yul Brynner jouant de la guitare avec Aliocha, Warren Beatty et Teresa, d'autres acteurs, d'autres célébrités du temps où elles nous faisaient rêver.
Le Bistrof fut quasiment ma résidence secondaire durant un an, jusqu'à ce qu'on mette la clé sous la porte. J'y croisais toutes sortes de gens : des Russes blancs, des Roms, des joueurs de balalaïka et de cymbalum, des peintres russes en exil, des danseuses tziganes, des écrivains dont Matéo Maximoff. C'était un défilé permanent chez Teresa, au grand dam de certains clients qui ne s'attendaient pas à débarquer chez les voyageurs en emmenant leur femme bouffer dans un restaurant russe.
Parfois nous nous rendions chez les Roms de Nanterre, parqués sur un terrain vague avec des cars de C.R.S. qui montaient la garde. Teresa amenait des vêtements et de la nourriture qu'elle récupérait par l'intermédiaire de la radio Ici et maintenant. On bouffait des saucisses cuites au feu de bois en partageant une bouteille de rouge tout en se jaugeant du regard, puis on retournait rue de la Jonquière en attendant de récupérer grâce aux auditeurs de la radio de quoi y retourner.
À l'époque, je travaillais dans un centre de loisirs avec des enfants en classe de maternelle et j'avais proposé à la directrice de l'école de les emmener chez les gitans. Il y avait une petite participation en échange d'un goûter accompagné par les chants tziganes d'un musicien enhabit rouge et or. Les monitrices avec lesquelles je travaillais avaient tenu absolument à déguiser les mômes (elles avec) avec de longues robes, des foulards dans les cheveux, une moustache sous le nez des garçons et des chemises à pois. J'étais un peu gêné qu'ils se soient déguisés mais Teresa ne s'en était pas offusqué, elle était habituée aux clichés, il n'y avait pas si longtemps on prétendait que les Roms faisaient cuire à la broche les enfants qu'ils avaient volés et qu'ils les mangeaient.
Le week-end, pour arrondir mes fins de mois, je travaillais dans une résidence de personnes âgées, et c'est tout naturellement que j'avais proposé à la directrice de l'établissement d'emmener les vieux au Bistrof où Teresa et moi avions organisé un repas typique et fait venir une danseuse et un musicien tzigane. Les personnes âgées s'amusèrent bien et certains burent plus que de raison, tant et si bien qu'à la fin du repas, un septuagénaire ensorcelé par la danseuse se leva et entama quelques pas de danse jusqu'à ce qu'il s'écroule sur sa chaise victime d'un malaise.
Matéo Maximoff était présent lors de ces réunions, il écrivait un conte et le lisait aux enfants, je me rappelle qu'un de ces contes parlait d'une jeune fille vierge qui tombait amoureuse du fils d'un clan rival. Les enfants ne captaient pas grand-chose aux contes de Matéo étant donné leur âge, ils préféraient Sacha le musicien. Matéo avait plus de succès lorsque j'emmenais des personnes âgées - je faisais le tour des résidences et des centres de loisirs de la banlieue de Paris, afin de leur proposer notre repas-spectacle tzigane - il leurs vendait ses livres et les leurs dédicaçait. Les vieux étaient contents, ça les sortait de leur quotidien en maison de retraite, quant aux enfants ils s'étaient déguisés en gitans et avaient dansé tout l'après-midi en écoutant Djelem djelem et Gari gari.
Teresa et moi nous sommes perdus de vue longtemps après. Je ne sais même pas si elle est encore de ce monde. Je pense souvent à elle, notamment lorsque je me sens un peu seul, et je me remémore la fois où elle m'avait dit : "Où que tu sois, il y aura toujours un gitan près de toi."