À titre d'information, pour ceux qui pensent que publier un livre est un commencement à tout, une montée au ciel, une assurance sur la vie d'auteur, et bien vous vous trompez, ça ne se passe (plus) pas comme ça, c'est une tout autre affaire.
Un livre est comme un passeport qui arrive à échéance, j'entends par là qu'il n'ouvre guère de porte ou si peu. La publication d'un premier livre est le début d'une bataille que l'on s'impose, une bataille sans rémission qui va durer longtemps, jusqu'au bout. Je ne parle pas ici des auteurs qui vont vendre leur texte en faisant du charme, dont le manuscrit va être publié par l'intermédiaire d'un ami, ni des auteurs qui ont un carnet d'adresses plus imposant que leur(s) livre(s).
À quoi bon parler de gens qui n'en valent pas la peine ? Parce qu'ils sont légion. Un être cher me disait souvent que ce qu'il avait appris, ici-bas, était qu'un enculé pouvait en cacher un autre. Je me rappelle avoir trouvé sa vision fort pessimiste, je me disais qu'il n'avait pas eu de chance, qu'il n'avait pas rencontré les bonnes personnes. Un autre me disait un jour : "Considère-les comme des insectes." Un autre encore : "Si tu t'obstines à parler aux cons, c'est que tu es plus con qu'eux !" Les gens que j'ai rencontrés dans ma vie ne s'appelaient pas tous Sénèque ou Marc Aurèle, mais ils avaient leur point de vue.
En parlant de Sénèque, c'est une dame âgée qui me l'a fait découvrir lorsque j'étais adolescent, une Suédoise. Je faisais des travaux de peinture chez elle, je la faisais rire par mes maladresses d'ouvrier du dimanche, elle m'invitait à dîner et je lui racontais mes affaires d'écrivain. Elle m'a donné les Lettres à Lucilius, puis elle est morte. J'ai pris ça comme un signe (je vois des signes partout, moi), je l'ai dévoré son bouquin, j'avais l'impression qu'il avait été écrit pour moi. Ensuite, j'ai continué sur ma lancée, j'ai même eu l'idée de me spécialiser chez les Grecs, j'en ai lu des stoïciens, des Présocratiques. Ça m'a aidé, cela ne m'aide plus. Le stoïcisme, c'est la politique du renoncement ("Endure et renonce"). On n'a pas été jeté ici pour renoncer, plutôt pour se battre. Alors battons-nous, défendons les quelques rêves qui nous restent, même si ça ne vaut pas la peine, même si nous ne sommes pas grand-chose, battons-nous, jusqu'au bout.