"Papa, t'es un rêveur, tu as très bon goût pour la musique, mais très mauvais goût pour tes potes", me disait mon fils de cinq ans hier soir. "Papa, t'es un rêveur..." Parfois, j'ai l'impression que mon môme me connaît mieux que moi-même. J'ai l'impression que c'est ainsi depuis qu'il m'a choisi en venant au monde. Je n'étais pas un papa très recommandable, alors il valait mieux posséder du tempérament pour m'avoir comme paternel.
Je n'ai pas eu de père, alors j'improvise chaque jour comme je peux. Pas de repère, juste un truc qui s'appelle l'instinct. Mon fils semble heureux et bien portant et j'aimerais y être pour quelque chose. Y suis-je pour quelque chose ?
Ce n'est pas toujours évident d'avoir un papa qui ne sait pas à quarante ans ce qu'il sera demain. Écrivain ou déménageur ? Scénariste ou vendeur d'encyclopédies ? Heureux ou malheureux ? Mais c'est sans doute mieux que de ne pas avoir de père du tout.
Il s'arrête à la porte de mon bureau et me regarde écrire sur l'ordinateur, il se demande si je vais l'envoyer bouler ou pas. Cela dépend. Il fait un pas en avant, je fais comme si je ne le voyais pas, il touche du bout des doigts la couverture de mes premières éditions glanées aux quatre coins de Paname, penche la tête de côté et essuie du dos de la main la morve qui lui coule du nez.
- Fais attention aux livres, je lui dis.
Il me regarde, se demandant sans doute pourquoi il faut toujours que je lui répète les mêmes mots.
- Ils seront à toi quand je serai mort.
Je tourne mon regard vers Au-dessous du volcan, puis vers Le manuscrit trouvé à Saragosse. Je pensais partir avec, qu'on les foute dans ma tombe ces deux-là, mais il vaut mieux que ce soit lui qui les ait, ça lui servira plus que n'importe quoi d'autre.
- Mais papa, je veux pas que tu meures, moi. Je veux pas rester tout seul.
Il ne sait pas encore qu'on est toujours seul, il le découvrira un jour.
- T'inquiètes pas, je lui dis. Je ne suis pas encore mort.
Je pense à ce que je viens de lui dire.
Et je me remets au travail.