À l'aube, lorsque j'entrouvre la fenêtre du salon et penche la tête dehors, j'écoute le chant des oiseaux et cela me ramène en enfance : j'ai dix ans, le jour se lève à peine et mon grand-père vient de me réveiller. Je m'habille en hâte et bois le chocolat que ma grand-mère m'a préparé, puis je sors de la maison, le chien-loup me rejoint en remuant la queue, il lèche mes mains et m'accompagne au bout du terrain où se trouve la rivière. Je monte dans ma barque en compagnie du chien et pousse sur ma perche en m'appliquant au cas où mon grand-père me regarderait faire ; je me dirige vers une île, autour de laquelle j'ai déposé la veille au soir, une demi-douzaine de cordelles. Nous nous éloignons doucement du rivage, la brume surplombe la surface de l'eau, je lutte un peu contre le courant, le chien-loup est assis au bout du bateau, il me surveille, il donnerait sa vie pour moi.
J'accoste sur l'île, les oiseaux piaillent dans les peupliers, j'enjambe des rondins de bois, les ragondins rejoignent leur cachette, j'emporte avec moi un long bâton au bout duquel est fixé un crochet. Je me remémore tous les endroits où j'ai déposé mes lignes de fond, m'approche du rivage, plonge le crochet dans l'eau et remonte doucement la pierre à laquelle est raccordée la cordelette et l'hameçon, avec un chabot servant d'appât. Je me dirige vers la suivante, la cherche du regard au fond de l'eau, elle s'est éloignée du rivage, je me penche et la ramène, elle est plus lourde que les autres.
La surface de l'eau reflète les premiers rayons du soleil, la brume se disperse petit à petit, les oiseaux quittent la ramure des arbres et s'envolent vers le ciel.
Le chien-loup s'approche et renifle l'anguille qui se débat au bout de la ligne, c'est la plus grosse que j'ai jamais attrapée. Je jubile, je me tourne vers la maison et brandis ma prise. Ma grand-mère est sur la terrasse en robe de chambre et elle me répond d'un signe de la main. Mon grand-père la rejoint, je sais qu'il sourit et qu'il est fier de son petit-fils.