Les derniers souvenirs que j'ai de Pâques sont ceux d'un bourg en Charente, Les Bouillons, où mes arrière-grands-parents habitaient. Il y avait des poules et des lapins dans la cour, un puits au fond duquel vivait une sorcière, une grange avec une chouette clouée sur la porte, un jardin où mon arrière-grand-père faisait pousser des asperges, un vieil arbre où était suspendue une balançoire. Aux Bouillons habitaient les Farveau, un nom bien de chez nous ; Madame Farveau était un peu grosse, Monsieur Farveau faisait de la musique avec une paire de cuillères. À Pâques, mon arrière-grand-mère et moi allions chez eux afin de chercher les œufs dans le jardin. Je n'avais aucun lien de parenté avec les Farveau, pourtant ils planquaient des œufs pour moi dans le jardin, parce qu'ils avaient le cœur sur la main.
Je passais la matinée à chercher, j'avais un panier en osier dans lequel je déposais les chocolats. Pour moi, c'était comme de chercher des pièces d'or, l'aventure était la même. On regarde le monde différemment avec des yeux d'enfant, il y a quelque chose d'onirique dans ce regard-là, qui me fait aujourd'hui penser à un tableau de Marc Chagall.
Puis nous regagnions nos pénates et recevions la famille, une grande tablée, des éclats de rire, un chien sous la table, une boîte de bicarbonate de soude sur l'évier pour les aigreurs d'estomac de mon arrière-grand-père qui avait tendance à forcer sur le rouge bon marché, une odeur de civet de lièvre, une boîte de Petit Beurre, un coq en céramique, et mon grand-père se collant une peau de Babybel sur le visage en me faisant croire que c'était du sang.