Avant de m'envoler pour le Canada où je vis depuis trois ans, j'ai été faire un tour à Domme dans le Périgord Noir. J'ai souvent été à Domme, c'est un très joli village situé tout en haut d'une colline qui domine la vallée de la Dordogne, une bastide envahie par les touristes, défigurée par les marchands du temple. Mais Domme en Périgord n'a pas tout à fait perdue son âme. Le village est chargé d'histoire, et surtout, un homme libre a hanté ses rues durant les dernières années de sa vie. François Augiéras vivait à l'hospice comme d'autres vivent à l'hôtel, il écrivait dans le grenier à la lumière des cierges qu'il volait à l'église. Vêtu d'une gabardine serrée à la taille par une large ceinture de cuir, chaussé d'une paire de bottes, François Augiéras s'enfermait la nuit dans le grenier de l'hospice afin de rédiger son livre le plus énigmatique Domme, ou l'essai d'occupation. Durant le jour, on pouvait le voir arpenter les environs, s'enfoncer dans une grotte où il invoquait les esprits en buvant du thé et en roulant des cigarettes. Lorsqu'il avait les mains libres, il jouait d'un instrument de musique de sa fabrication, il entonnait des champs sacrés venus des temps passés ; François Augiéras pensait qu'il était une vieille âme, qu'il avait vécu au temps des pharaons, qu'il était descendu d'une étoile, d'une peuplade extraterrestre.
Les gendarmes le suivait à la jumelle, une enquête avait été ouverte, ça se passait à la fin des années soixante, nous n'étions pas à Woodstock mais à Domme en Périgord, nul n'était encore habitué à voir un type errer de la sorte tout au long de la journée, ne travaillant pas, s'asseyant parfois pour méditer, torse nu, un éclat de verre au milieu du front. On l'envoya à l'hôpital psychiatrique de Sarlat, afin d'entrevoir ce qu'il pouvait y avoir de dangereux dans cette tête, afin de préserver la communauté, les gens bien comme il faut. La demande d'examen neuro-psychiatrique révéla une activité psychique inconnue ne justifiant pas un internement. On le relâcha trois semaines plus tard, il retourna dans sa grotte, puis dans son grenier.
Le monde de l'édition eut finalement raison de François Augiéras en ne voulant plus le publier. "Domme est-il impubliable ? J'imagine ce texte comme étant le plus lisible de mes livres, le plus clair, le mieux construit." On imagine sa frustration, lui qui pensait avoir écrit son chef-d'œuvre, vivant dans un hospice en compagnie de vieillards, alors qu'il n'avait que quarante ans, n'ayant pour seul consolation que son fidèle ami Paul Placet, avec lequel il se remémorait les expéditions en radeau sur la Vézère, les campements improvisés auprès d'un feu de bois, sous une pluie d'étoiles.
François Augiéras est mort à l'âge de 46 ans en 1971 des suites d'une crise cardiaque. Les errances, la précarité, l'extrême solitude ont eu raison de lui. Il est mort sans voir son chef-d'œuvre publié. Il est enterré au cimetière de Domme, trois personnes étaient présente lors de son enterrement. Il est enterré comme un chien, ou presque. Il est enterré comme un païen, comme Un barbare en Occident.
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