envoyé par Stéphane Libertad
- L'intelligence, murmurait-il, oui, l'intelligence... La raison, la logique, l'analyse, l'expérience réfléchie, la déduction, le savoir qui permettent de contrôler, de dominer choses et gens, le long, long apprentissage des connaissances multiples, cette supériorité de la pensée...
Tout à sa méditation, le front plissé, les yeux graves, il sautillait dans sa cage d'un point d'appui à un autre, indifférent aux appels bruyants des enfants agglutinés à l'extérieur des barreaux qui cherchaient à attirer son attention et à éveiller sa gourmandise en lui jetant des cacahuètes décortiquées.
Louis Calaferte
Rédigé à 19:45 dans Écrivains | Lien permanent
En lisant Le livre des Esprits, je suis tenté d'écouter Arnaud Dumouch, théologien qui préconise de ne point les invoquer.
Les meubles qui bougent, les coups à la porte, ces frôlements qui vous glacent comme des cris silencieux.
Bien que je sache pour l'avoir expérimenté qu'il est possible de communiquer avec les "morts", je sais aussi qu'il y a un prix à payer.
Les réponses retranscrites par Allan Kardec sont vraies et fausses à la fois. Vraies, me semble-t-il, quant au contenu, fausses quant à leur intention.
Le livre des Esprits n'est pas à mettre entre toutes les mains. Vous risqueriez de basculer par la trappe entrouverte. Vous vous apercevrez peut-être, longtemps après avoir refermé le livre, que quelque chose en vous a changé.
Vous tenterez d'en savoir davantage les jours où vous vous sentirez forts. Et ce pour quoi vous avez ouvert le livre prendra tout son sens. Et le piège se refermera.
Vous comprendrez alors la vraie nature du Livre des Esprits, mais il sera trop tard.
Rédigé à 01:10 dans Livres | Lien permanent
La biographie de François Augiéras par Paul Placet est un grand livre. On a envie de serrer l'auteur dans ses bras et de lui dire merci. Merci de m'avoir fait aimer encore davantage le Périgord Noir, d'avoir établi cette proximité entre l'auteur de Domme et le visiteur qui se rendit sur sa tombe au mois de juillet 2006. Défense de déposer les ordures, j'ai vu cela comme une insulte, quelque chose de calculé, comme si la misérable tombe qui abrite sa dépouille ne suffisait pas.
Les lecteurs ont découvert François Augiéras bien après sa mort, par la réédition de son œuvre aux Éditions Grasset, puis par la biographie de Serge Sanchez, François Augiéras, Le dernier primitif, qui a accompli un étonnant travail de recherche et rédigé lui aussi une biographie inspirée.
Quant au livre de Paul Placet, il est passé quasiment inaperçu et c'est fort dommage. Le témoignage d'un ami est toujours instructif, surtout lorsqu'il s'agit d'un ami authentique, un des rares qui l'a accompagné dans ses périples au Mali, en Espagne, au mont Athos, qui a couché sous le même ciel étoilé à la lumière d'un feu de camp, qui a souvent était exaspéré par son caractère excessif, mais qui lui a toujours pardonné et fut l'une des trois personnes présentes lors de son enterrement.
Un lourd fardeau que François Augiéras ? Comment pourrait-il en être autrement. On voit bien l'admiration qu'il lui portait, jusqu'à mettre entre parenthèses une carrière littéraire qui aurait pu être plus conséquente, jusqu'à se sentir investi d'une mission : faire découvrir l'œuvre d'Augiéras au grand public.
C'est un très beau voyage auquel nous convie Paul Placet, on se dit que l'ombre du défunt ne devait pas être loin, qu'ils ont accompli cette ultime expédition ensemble, jusqu'à la toute fin.
"Je vis une silhouette anonyme, courbée, ayant perdu sa densité, une aura noire qui s'éloignait sous l'allée des platanes avec là-bas devant elle un petit carré de lumière tremblant dans la nuit de novembre.
Je ne devais plus revoir mon ami."
Rédigé à 01:15 dans Livres | Lien permanent
"L'art est un moyen d'entretenir le feu intérieur, l'enthousiasme, la vision..." H.M.
Henry Miller a publié son premier livre lorsqu'il avait 42 ans. C'est de ce long processus dont il est question dans Lettres à Emil. Le cheminement d'un des auteurs les plus importants du vingtième siècle, ses doutes, ses victoires, ses abandons, sa rupture avec June, sa rencontre avec Anaïs Nin qui va contribuer à l'élaboration de son premier livre.
Lettres à Emil, c'est aussi la découverte du Paris des années 30, La Coupole, Le Dôme, Montmartre, Montparnasse, la Villa Seurat, les Jours tranquilles à Clichy.
"La débine américaine ne lui avait rien rapporté ; la dèche parisienne lui donnera tout." J.F. Temple
Henry Miller a vécu sans le sou, a dormi sous les ponts, a connu les chambres d'hôtel délabrées, la faim, les boulots de misère. Il a souvent cru s'être trompé, atteignant la quarantaine et crevant la dalle, au nom de la littérature !
"... je me suis mis à penser à ma vie entière, à toutes mes tentatives avortées, à tous mes échecs, à tous mes pitoyables efforts pour affirmer ma vraie nature, à tous les coups bas que la vie semble m'avoir infligés."
Sa correspondance avec Emil Schnellock, un ami d'enfance, est annonciatrice du Tropique du Cancer, même style, direct. Le Paris de ces années-là rend libre, il émerveille. C'est à Paris qu'Henry Miller deviendra ce qu'il est, un écrivain.
Rédigé à 01:10 dans Livres | Lien permanent
Au Québec, certaines églises ont été détruites, d'autres ont été converties en appartement. L'église Saint-Pierre de Joliette est devenue la bibliothèque Rina-Lasnier. Les Joliettains sont fiers de leur bibliothèque. Le sosie d'Hunter S. Thompson, mon coiffeur, m'en a fait l'historique :
- L'église a été construite en 1954, puis rachetée en 2005 par les villes de Joliette et Saint-Charles-Borromée qui ont souhaité transformer un lieu de culte de moins en moins fréquenté en un lieu culturel. En 2007, ils lui ont donné le nom de Rina Lasnier, notre plus grande poétesse qui est née à Saint-Grégoire-d'Iberville en 1915. Elle a habité Joliette durant plusieurs années, puis elle a terminé ses jours à Saint-Jean-sur-Richelieu. C'est de là-bas que vient ta femme, n'est ce pas ?
- Ouais, c'est ça. Plus court la nuque, s'il te plaît.
On ne s'y bouscule pas à la bibliothèque Rina-Lasnier, on peut y passer tout un après-midi au calme, surfer sur internet, lire la presse étrangère. Parfois, on croise le regard d'une jolie fille, alors on prend l'air studieux, occupé, on met en évidence la couverture d'un livre.
J'y vais avec mon bloc et mon stylo, je lève les yeux en direction du plafond, on dirait la coque d'un bateau retourné ; un rayon de soleil passe au travers les vitraux, je plisse les yeux.
Rédigé à 07:09 dans Le Québec | Lien permanent
À vingt ans, je suis parti bourlinguer au Maroc. J'y suis resté près d'une année. J'ai débarqué à Tanger après avoir parcouru l'Espagne et le Portugal à pied, en bus et en stop, je m'arrêtais pour travailler dans des exploitations agricoles, dormais à la belle étoile.
Je quittai le port et me dirigeai vers la Kasbah, la place du grand Socco, puis celle du petit Socco. Après l'Espagne et le Portugal, ce que je ressentis alors fut tout autre. Cela me semblait magique et dangereux, d'ailleurs ça l'était.
J'arpentais les rues de la médina à la recherche d'un petit hôtel, jetais un œil en direction des terrasses de café, les gens buvaient du thé, fumaient du kif. Il faisait nuit et chaud, les odeurs, les sons et les couleurs n'étaient plus les mêmes, j'étais ailleurs.
Je me perdis. Me retrouvai dans une rue étroite et sombre. Lorsque trois gars vinrent à ma rencontre. L'un d'eux sortit un couteau de sa poche, me poussa contre un mur et me mit la lame sous la gorge. Ils voulaient mon argent, ils tombaient mal. Je tentai de leur expliquer que je ne possédais rien, alors ils essayèrent de m'arracher mon sac à dos dans lequel j'avais un petit carnet sur lequel j'écrivais mes impressions de voyage. Ce carnet était la seule chose à laquelle je tenais, et il était hors de question que je leur en fasse cadeau.
La lame du couteau m'entailla légèrement la gorge, je réussis à me dégager et me mit à courir avec les trois autres à mes trousses. Ils me rattrapèrent, je luttai et aperçus l'enseigne d'un hôtel. Je me précipitai à l'intérieur et sauvai mon carnet. Les gars me crièrent qu'ils m'attendraient, que je ne leur échapperais pas.
Je m'avançai vers le comptoir de la réception, l'homme qui se trouvait-là avait vu la scène et il se marrait, je riais avec lui. Il baissa le son de la radio sur laquelle il écoutait Oum Kalthoum, puis me tendit la clé d'une chambre. Je déposai mes affaires sur le lit et regardai vers la rue : il n'y avait plus personne. Je m'endormis. À cinq heures du matin, quelqu'un frappa à ma porte, cétait le signal, il était temps de partir. Les rues étaient désertes, je me dirigeai vers la maison d'un Français dont on m'avait transmis l'adresse. Je restai devant la grille de la maison en attendant que l'heure tourne, afin de ne pas le réveiller.
L'homme en question habitait un palais. Mes vêtements étaient sales, j'étais un routard. Il m'accueillit comme si j'étais son fils. Il avait de nombreux amis, des Américains pour la plupart. Je les faisais rire. Leur monde n'était pas le mien, mais j'y pris vite goût. On m'habilla de la tête au pied, je picolais des bloody mary dans des clubs où était passé Hemingway et bouffais dans les meilleurs restaurants.
Puis, je laissai derrière moi le confort et repris mes vieux habits. J'étais là pour écrire, quoi que je fasse j'étais là pour écrire. Je pris un bus en direction de Fez où je passai quelque temps chez des Marocains. Je tombai amoureux, la fille tomba enceinte. Avant de filer plus au sud, vers Marrakech, Ouarzazate et M'Hamid, je fis un détour par Rabat puis Salé où je passai plusieurs mois, portant un chèche d'homme bleu et vendant du shit aux touristes...
Rédigé à 01:10 dans Voyages | Lien permanent
Werner Herzog a le chic pour dégotter des tordus et mettre en scène l'aventure humaine. Timothy Treadwell, un surfeur alcoolique, cultivant le look, mais plus subtil qu'il en a l'air, accomplit un voyage en Alaska : il vient de trouver de quoi s'éjecter du monde, sous des dehors d'écologie et de protection animalière, il a découvert son crédo, de quoi entrer dans la légende.
Grizzly Man, c'est la quête existentielle d'un desperado qui se découvre parmi les ours, on imagine que cela aurait pu être parmi les gorilles ou les dauphins. Trimballant sa caméra DV, Treadwell enregistre une centaine d'heures d'images qui serviront à Werner Herzog pour faire son documentaire. On le voit s'extasier devant les excréments d'une de ses bêtes favorites, s'approcher dangereusement d'un grizzly, se confier face à l'objectif, expliquer le vide dans lequel il sombrait avant sa fameuse découverte. Souvent délirant, se mettant en scène comme s'il présageait déjà sa fin funeste. Ce qui ne manquera pas d'arriver, une nuit, sous la tante avec sa compagne Amie Huguenard, tandis que le magnéto enregistre, on entend les cris d'Amie et on constate l'étonnant sang-froid dont fait preuve Timothy.
Ceux qui découvriront le massacre quelques jours plus tard, récupéreront à peine de quoi remplir un sac-poubelle, le couple a été déchiqueté par une des bêtes qui faisaient leur admiration. Délivré, plus que déchiqueté, en ce qui concerne Timothy Treadwell.
Rédigé à 02:00 dans Cinéma | Lien permanent
Les derniers souvenirs que j'ai de Pâques sont ceux d'un bourg en Charente, Les Bouillons, où mes arrière-grands-parents habitaient. Il y avait des poules et des lapins dans la cour, un puits au fond duquel vivait une sorcière, une grange avec une chouette clouée sur la porte, un jardin où mon arrière-grand-père faisait pousser des asperges, un vieil arbre où était suspendue une balançoire. Aux Bouillons habitaient les Farveau, un nom bien de chez nous ; Madame Farveau était un peu grosse, Monsieur Farveau faisait de la musique avec une paire de cuillères. À Pâques, mon arrière-grand-mère et moi allions chez eux afin de chercher les œufs dans le jardin. Je n'avais aucun lien de parenté avec les Farveau, pourtant ils planquaient des œufs pour moi dans le jardin, parce qu'ils avaient le cœur sur la main.
Je passais la matinée à chercher, j'avais un panier en osier dans lequel je déposais les chocolats. Pour moi, c'était comme de chercher des pièces d'or, l'aventure était la même. On regarde le monde différemment avec des yeux d'enfant, il y a quelque chose d'onirique dans ce regard-là, qui me fait aujourd'hui penser à un tableau de Marc Chagall.
Puis nous regagnions nos pénates et recevions la famille, une grande tablée, des éclats de rire, un chien sous la table, une boîte de bicarbonate de soude sur l'évier pour les aigreurs d'estomac de mon arrière-grand-père qui avait tendance à forcer sur le rouge bon marché, une odeur de civet de lièvre, une boîte de Petit Beurre, un coq en céramique, et mon grand-père se collant une peau de Babybel sur le visage en me faisant croire que c'était du sang.
Rédigé à 09:50 dans Souvenirs | Lien permanent
Comment devient-on "le plus grand peintre d'Amérique", l'artiste "le plus cher du monde" ? C'est en lisant la biographie de Jackson Pollock par Steven Naifeh et Gregory White Smith qu'on aura la réponse. Jackson Pollock est né en 1912 à Cody dans le Wyoming. Il est issu d'une famille de pionniers qui comptait déjà quatre garçons. Son frère ainé avait un bon coup de crayon, et c'est sans doute par mimétisme et besoin de s'affirmer que Jackson Pollock commença à dessiner et à peindre. Trouver sa place parmi ses frères, lui à qui l'on épargnait les corvées et le travail de la ferme, qu'on traitait gentiment de fillette. Jackson Pollock dut d'abord faire ses preuves au sein même de sa famille, il dut s'en affranchir et n'y parvint jamais. Les sujets qu'il dépeint dans son oeuvre sont liés aux traumatismes de l'enfance, sa relation au monde est celle d'un enfant de cinq ans, dont le désinhibiteur est l'alcool. Comble de malchance, Jackson Pollock ne sait pas boire, il s'effondre après quelques verres, entre-temps, il fout tout en l'air sur son passage et devient à moitié dingue.
Jackson Pollock cogne les hommes et insulte les femmes, derrière lesquelles plane l'ombre d'une mère castratrice. Rencontre Lee Krasner qui va croire en lui et faire abstraction de son propre talent d'artiste afin de le mettre en avant, de lui apporter l'assurance dont il a manqué. Lee Krasner fait office de maman, d'amante, mais aussi de secrétaire, et gère les relations publiques. Elle lui fait rencontrer Peggy Guggenheim qui l'expose dans sa galerie Art of this Century à New York en compagnie de Mark Rothko et du gratin de l'expressionnisme abstrait.
L'accession de Jackson Pollock à un début de notoriété va être longue et entrecoupée de séjours en cures de désintoxication, il commence une thérapie, la première d'une longue série et replonge de plus belle. Il se passionne pour L'art primitif des Indiens d'Amérique, mais aussi pour les fresques de José Clemente Orozco qu'il a découvert en Californie. Puis adopte la technique du Dripping, consécutive à l'Action Painting. Il accepte de quitter New York à la demande de Lee Krasner qui souhaite le préserver de ses mauvaises fréquentations et le couple s'installe à Springs dans une petite maison près de Long Island, où Jackson Pollock va peindre ses toiles les plus importantes et où il trouvera la mort dans un accident de voiture le 11 août 1956.
Comme l'écrivent Steven Naifeh et Gregory White Smith : "Aucun artiste, à l'exception peut-être du Caravage et de Van Gogh, n'a eu une existence aussi tumultueuse. Pollock fut à l'art américain ce qu'Hemingway fut pour la littérature et James Dean pour le cinéma."
Rédigé à 01:30 dans Livres | Lien permanent
À l'aube, lorsque j'entrouvre la fenêtre du salon et penche la tête dehors, j'écoute le chant des oiseaux et cela me ramène en enfance : j'ai dix ans, le jour se lève à peine et mon grand-père vient de me réveiller. Je m'habille en hâte et bois le chocolat que ma grand-mère m'a préparé, puis je sors de la maison, le chien-loup me rejoint en remuant la queue, il lèche mes mains et m'accompagne au bout du terrain où se trouve la rivière. Je monte dans ma barque en compagnie du chien et pousse sur ma perche en m'appliquant au cas où mon grand-père me regarderait faire ; je me dirige vers une île, autour de laquelle j'ai déposé la veille au soir, une demi-douzaine de cordelles. Nous nous éloignons doucement du rivage, la brume surplombe la surface de l'eau, je lutte un peu contre le courant, le chien-loup est assis au bout du bateau, il me surveille, il donnerait sa vie pour moi.
J'accoste sur l'île, les oiseaux piaillent dans les peupliers, j'enjambe des rondins de bois, les ragondins rejoignent leur cachette, j'emporte avec moi un long bâton au bout duquel est fixé un crochet. Je me remémore tous les endroits où j'ai déposé mes lignes de fond, m'approche du rivage, plonge le crochet dans l'eau et remonte doucement la pierre à laquelle est raccordée la cordelette et l'hameçon, avec un chabot servant d'appât. Je me dirige vers la suivante, la cherche du regard au fond de l'eau, elle s'est éloignée du rivage, je me penche et la ramène, elle est plus lourde que les autres.
La surface de l'eau reflète les premiers rayons du soleil, la brume se disperse petit à petit, les oiseaux quittent la ramure des arbres et s'envolent vers le ciel.
Le chien-loup s'approche et renifle l'anguille qui se débat au bout de la ligne, c'est la plus grosse que j'ai jamais attrapée. Je jubile, je me tourne vers la maison et brandis ma prise. Ma grand-mère est sur la terrasse en robe de chambre et elle me répond d'un signe de la main. Mon grand-père la rejoint, je sais qu'il sourit et qu'il est fier de son petit-fils.
Rédigé à 09:03 dans Souvenirs | Lien permanent
Lire la biographie de A. E. Hotchner sur Ernest Hemingway est comme un bol de sang neuf. Hotchner fut son ami durant treize ans, il le rencontra à Cuba en 48, Hemingway était déjà au sommet de sa gloire, quant à Hotchner, il était un jeune journaliste chargé par Cosmopolitan d'obtenir d'Hemingway un article sur l'avenir de la littérature. On assiste à la naissance d'une amitié qui se prolongera jusqu'au suicide de l'écrivain. "Cette association allait se révéler à la fois vivifiante, amusante, éducative, exaspérante, enthousiasmante, épuisante et pleine d'imprévus."
La vie d'Hemingway est bien remplie, l'homme a soif d'aventure, d'expériences qui le mèneront sur le front via la Croix-Rouge italienne lors de la Première Guerre mondiale, en Espagne au côté des Républicains, puis en Normandie lors du débarquement en 44 où il sollicita auprès du Général Leclerc deux ou trois Jeeps, un blindé et une douzaine d'hommes afin d'aller libérer le bar du Ritz à Paris.
Les anecdotes sont savoureuses, Hemingway évoque ses débuts d'auteur, lorsqu'il lui arrivait de pleurer en lisant les lettres de refus qui accompagnaient le retour de ses manuscrits. Face à la surprise du biographe, Hemingway répond : "Je pleure, mon gars. Quand la douleur est trop forte, je pleure."
Pour Hemingway, l'écriture est un match de boxe : "J'aime écrire debout, pour perdre mon ventre et parce qu'on a plus de vitalité quand on est sur ses pieds. Qui a jamais pu tenir dix rounds assis sur son derrière ?" Il continue en stipulant qu'il existe deux règles absolues en littérature : "La première est que, si vous faites l'amour pendant que vous vous acharnez sur un roman, vous risquez fort d'en laisser les meilleurs passages dans le lit. La seconde, c'est que l'honnêteté d'un écrivain est semblable à la virginité d'une femme : une fois perdue, elle ne se retrouve plus jamais." Quand on lui demande quel est son credo : "Mon credo, c'est d'écrire de mon mieux sur les choses que je connais et que je sens profondément."
Tout une école que celle d'Hemingway, on boit dès le matin, du bloody mary en particulier, on pêche l'espadon, on traverse l'Espagne pour une course de taureaux, on s'envole vers l'Afrique pour un safari, on s'entoure d'amis tels que Marlène Dietrich, Scott Fitzgerald, le matador Ordoñez, le Prêtre-Noir (un curé républicain espagnol qui aime le turf), Gary Cooper, Ava Gardner, Ingrid Bergman... On vit à plein.
Comme le dit Hotchner : "Les génies sont tous morts."
Je me demande pourquoi ils n'ont pas été remplacés.
Rédigé à 01:30 dans Livres | Lien permanent
Rédigé à 02:00 dans Musique | Lien permanent
La biographie de Malcolm Lowry par Douglas Day (Buchet/Chastel) est un livre incontournable pour tous ceux qui souhaitent en savoir davantage sur le personnage. Incontournable, mais toujours pas réédité. Une vraie vie d'écrivain que celle de Malcolm Lowry, c'est-à-dire triste à mourir. Les écrivains de cette catégorie, poids lourds, ont souvent eu du mal à faire publier leurs textes, Malcolm Lowry ne déroge pas à la règle, il aura essuyé bien des lettres de refus et sera resté prostré sur son lit pendant bien des jours. Étant grand buveur, sa prostration avait, certes, plusieurs raisons, mais il connut l'insuccès jusqu'à sa mort, lorsque finalement on commença à le lire, et à le vénérer.
Toute l'œuvre de Malcolm Lowry semble être le fondement même de son chef-d'œuvre Au-dessous du volcan. Avant comme après, il évoquera souvent dans ses livres sa période mexicaine : "No se puede vivir sin amor" sonne comme la clochette du lépreux derrière chaque mot du Volcan. Geoffrey Firmin alias Malcolm Lowry se brûle au mezcal et à la tequila jusqu'à l'anéantissement. Malcolm Lowry avait une résistance physique hors du commun, il était capable d'engloutir des quantités d'alcool phénoménales, il alternait avec des périodes d'abstinence, le temps d'écrire un livre (la plupart resteront inachevés), de trouver une femme qui le maternerait, qui irait jusqu'à l'habiller, l'alimenter.
"Le phare appelle la tempête."
L'homme est seul, introverti, se servant de l'alcool pour accomplir son rôle social, pour sortir de lui-même et lutter contre ses propres démons. Le contact de la nature, l'isolement l'apaisent, il rêve d'une cabane au Canada, s'installe quelques années en Colombie-Britanique, se libère plus ou moins d'un alcoolisme effréné, jusqu'à ce que son logis devienne la proie des flammes et qu'il doive partir vers sa dernière destination, la terre natale où il trouvera la mort dans des conditions mystérieuses.
"Un homme qui pouvait se montrer un jour d'une stupidité clownesque, le lendemain d'une surprenante profondeur", nous apprend Douglas Day qui a eu accès aux archives familiales et a recueilli les témoignages de ceux qui l'ont connu.
Rédigé à 01:16 dans Livres | Lien permanent
"Papa, t'es un rêveur, tu as très bon goût pour la musique, mais très mauvais goût pour tes potes", me disait mon fils de cinq ans hier soir. "Papa, t'es un rêveur..." Parfois, j'ai l'impression que mon môme me connaît mieux que moi-même. J'ai l'impression que c'est ainsi depuis qu'il m'a choisi en venant au monde. Je n'étais pas un papa très recommandable, alors il valait mieux posséder du tempérament pour m'avoir comme paternel.
Je n'ai pas eu de père, alors j'improvise chaque jour comme je peux. Pas de repère, juste un truc qui s'appelle l'instinct. Mon fils semble heureux et bien portant et j'aimerais y être pour quelque chose. Y suis-je pour quelque chose ?
Ce n'est pas toujours évident d'avoir un papa qui ne sait pas à quarante ans ce qu'il sera demain. Écrivain ou déménageur ? Scénariste ou vendeur d'encyclopédies ? Heureux ou malheureux ? Mais c'est sans doute mieux que de ne pas avoir de père du tout.
Il s'arrête à la porte de mon bureau et me regarde écrire sur l'ordinateur, il se demande si je vais l'envoyer bouler ou pas. Cela dépend. Il fait un pas en avant, je fais comme si je ne le voyais pas, il touche du bout des doigts la couverture de mes premières éditions glanées aux quatre coins de Paname, penche la tête de côté et essuie du dos de la main la morve qui lui coule du nez.
- Fais attention aux livres, je lui dis.
Il me regarde, se demandant sans doute pourquoi il faut toujours que je lui répète les mêmes mots.
- Ils seront à toi quand je serai mort.
Je tourne mon regard vers Au-dessous du volcan, puis vers Le manuscrit trouvé à Saragosse. Je pensais partir avec, qu'on les foute dans ma tombe ces deux-là, mais il vaut mieux que ce soit lui qui les ait, ça lui servira plus que n'importe quoi d'autre.
- Mais papa, je veux pas que tu meures, moi. Je veux pas rester tout seul.
Il ne sait pas encore qu'on est toujours seul, il le découvrira un jour.
- T'inquiètes pas, je lui dis. Je ne suis pas encore mort.
Je pense à ce que je viens de lui dire.
Et je me remets au travail.
Rédigé à 11:58 dans Intérieur | Lien permanent
C'est mon troisième hiver au Québec. La température remonte vers 0°, elle redescend puis tombe à -20°, histoire de nous affaiblir davantage, de nous dégoûter davantage. Un gars me disait l'autre jour : "Le mois de mars, c'est le mois le plus froid !" Je me marrais, il devait me prendre pour un touriste. Janvier et février sont les plus froids, puis la température remonte, redescend, la neige fond, les journées sont plus longues, on s'extasie devant une parcelle de pelouse jaunie, on retire une épaisseur de vêtements, et on se dit qu'une fois encore on l'a échappé belle.
Moi qui ai toujours rêvé de m'installer dans le sud de l'Espagne, on pourrait penser que j'ai fait fausse route, que la vie m'a joué un sale tour. Mais on s'habitue à tout, même aux rêves qui ne se réalisent pas, d'ailleurs les rêves ne seraient pas les rêves si on pouvait tous les réaliser. Et puis, il y a Cuba, le Mexique, la Californie, je ne suis jamais qu'à quelques heures d'avion d'un nouveau rêve.
La première fois que je suis venu au Québec, j'avais dix-sept ans. Il a fallu m'expulser du territoire car je ne voulais plus m'en retourner. J'avais la belle vie, des compagnons de bourlingue, je faisais des affaires, je m'en sortais plutôt bien. Lors d'un contrôle de flics, ils décidèrent de me rapatrier plutôt que de me mettre en prison. Je n'étais pas un mauvais gars, je ne savais guère ce que je faisais à l'époque, d'ailleurs l'ai-je jamais su...
L'autre jour, je parlais de mon premier voyage au Québec à mon coiffeur qui est le sosie de Hunter S. Thompson, il porte des pantalons cloutés et des chemises hawaïennes en plein hiver, il se sert d'un fume-cigarette, il me disait que lui aussi avait fait des conneries étant jeune, ensuite il est parti chercher Le chien de Saint-Jacques pour que je le lui dédicace.
- C'est ça qui t'a sauvé, il m'a dit.
J'ai acquiescé pour lui faire plaisir, bien qu'il n'ait pas forcément tort. Le pèlerinage à Compostelle a été une étape décisive, ma route à moi passait par Saint-Jacques, c'est ainsi.
Quand la vie est dure, je rêve à l'Espagne, j'ai hâte d'y retourner, de réfléchir sérieusement à ma vie, à ma trajectoire, aux livres qui ne sont pas encore écrits. Je veux me faire courser par des taureaux sur la place d'un village, je veux croiser le regard de femmes aux yeux noirs, m'en aller parcourir le camino à nouveau, danser, baiser, boire, bouffer la vie.
À Joliette, un de ces quatre, je vais aller filmer les gens qui font du patin à glace sur la rivière L'Assomption, ça me fera un souvenir pour quand l'hiver sera terminé.
Rédigé à 02:08 dans Le Québec | Lien permanent
J'habite à Joliette à une soixantaine de kilomètres de Montréal. Je dois être le seul Français à Joliette et je ne m'en porte pas plus mal. J'ai une vie assez casanière, entrecoupée de périodes durant lesquelles je pars m'abrutir à Montréal afin de me rendre compte si je suis vivant ou mort. J'ai toujours eu un doute sur le fait d'être vivant ou mort, sur le fait d'être incarné ou désincarné. Ce doute m'a souvent poussé au-delà des frontières, intérieures et extérieures. J'ai un sentiment d'urgence que n'ont pas forcément les autres, disons que la plupart des hommes l'ont oublié ce sentiment-là, ou bien qu'il a été modifié par la dose de connerie journalière dont on nous accable de près comme de loin. Certains résistent, d'autres pas. Certains en sont conscients, d'autres pas.
En face de mon appartement, il y a un monastère de Franciscaines, je les regarde pelleter la neige le matin, elles ne semblent pas avoir de problèmes d'articulations, à leur âge elles sont capables de se mouvoir plus vite que moi, de soulever leur pelle pleine de neige et de l'expédier très loin. Elles sourient, elles ont l'air infatigables, elles sortent du monastère et accomplissent leur tâche sans jamais avoir l'air de se poser de question sur l'existence. Elles croient en Dieu et cela les met à l'abri du doute. Une vie passée à prier en échange du non-doute.
Il y a une vingtaine d'années, au comptoir d'un bistrot sur les quais de Bordeaux, un homme d'Église m'a dit que j'étais un ange, un vrai ange. Il ne voulait pas pour autant me baiser, il avait un peu bu et il venait d'avoir une vision, c'est tout. J'étais un ange. J'avais depuis l'enfance une impression tenace : celle d'avoir été jeté sur terre à ma naissance, alors même que j'étais ailleurs et vivant. Je suis né avec cette impression et elle ne m'a plus lâché, jusqu'à ce que j'ai l'âge du doute. J'ai passé la moitié de mon existence à vouloir faire le bien, à retrouver ce que j'avais perdu, à entendre des voix, à ressentir des choses, puis tout cela s'est atténué progressivement et aujourd'hui je ne ressens plus rien, ou si peu.
Chaque matin, lorsque je grille ma première cigarette, je regarde en direction du monastère, les sœurs qui pellettent et la statue de la Sainte Vierge dont le regard est braqué vers ma fenêtre. Elle est ma première interlocutrice du matin, elle ne parle pas beaucoup, elle écoute. Je lui demande ce qui s'est passé pour que nous en soyons là, je lui fais part de mes inquiétudes, je lui parle de mon fils, des hommes, du monde. Des fois je me mets en colère, je l'engueule, mais jamais elle ne baisse le regard, ni élève le ton. Son silence devient plus pesant, c'est tout. J'essaie le jour suivant d'être un peu plus courtois, je lui fais part du travail que j'accomplis sur moi-même pour me supporter et supporter les autres. Elle sourit et cela m'encourage à continuer.
- Je n'ai plus peur, je lui dis.
- Tu en es sûr ?
- Oui. Je n'ai plus peur.
- Alors essaie de penser davantage aux autres, maintenant.
- J'essaie.
Rédigé à 01:23 dans Intérieur | Lien permanent
Qui se souvient du Bistrof, rue de la Jonquière dans le XVIIème à Paname ? Un restaurant haut en couleur tenu par Teresa Dimitrievitch, la fille de Valia et la nièce d'Aliocha.Teresa est tzigane, elle faisait partie de la troupe des Dimitrievitch, elle avait pour cousin Yul Brynner et avait eue une amourette avec Warren Beatty. Elle me racontait toutes sortes d'histoires jusqu'au petit matin et moi je l'écoutais et partais en voyage à bord d'une verdine.
J'avais été frapper à la porte de son restaurant un jour où je me sentais un peu seul. C'était un après-midi, le restaurant était fermé et elle m'avait ouvert sa porte sans se poser la question de savoir qui j'étais. C'était sûrement écrit sur mon visage, alors il n'y avait rien à demander. Elle m'avait offert une vodka et m'avait raconté ce qu'avait été sa vie avant d'ouvrir un restaurant.
La vie de Teresa Dimitrievitch est un roman. Elle me montrait des photos sur lesquelles je voyais sa mère en compagnie d'Harry Baur sur le tournage des Nuits moscovites (1934), la troupe des Dimitrievitch - que l'on retrouve dans le livre de Joseph Kessel Nuits de princes - chez Raspoutine à côté des Champs-Élysées, Yul Brynner jouant de la guitare avec Aliocha, Warren Beatty et Teresa, d'autres acteurs, d'autres célébrités du temps où elles nous faisaient rêver.
Le Bistrof fut quasiment ma résidence secondaire durant un an, jusqu'à ce qu'on mette la clé sous la porte. J'y croisais toutes sortes de gens : des Russes blancs, des Roms, des joueurs de balalaïka et de cymbalum, des peintres russes en exil, des danseuses tziganes, des écrivains dont Matéo Maximoff. C'était un défilé permanent chez Teresa, au grand dam de certains clients qui ne s'attendaient pas à débarquer chez les voyageurs en emmenant leur femme bouffer dans un restaurant russe.
Parfois nous nous rendions chez les Roms de Nanterre, parqués sur un terrain vague avec des cars de C.R.S. qui montaient la garde. Teresa amenait des vêtements et de la nourriture qu'elle récupérait par l'intermédiaire de la radio Ici et maintenant. On bouffait des saucisses cuites au feu de bois en partageant une bouteille de rouge tout en se jaugeant du regard, puis on retournait rue de la Jonquière en attendant de récupérer grâce aux auditeurs de la radio de quoi y retourner.
À l'époque, je travaillais dans un centre de loisirs avec des enfants en classe de maternelle et j'avais proposé à la directrice de l'école de les emmener chez les gitans. Il y avait une petite participation en échange d'un goûter accompagné par les chants tziganes d'un musicien en habit rouge et or. Les monitrices avec lesquelles je travaillais avaient tenu absolument à déguiser les mômes (elles avec) avec de longues robes, des foulards dans les cheveux, une moustache sous le nez des garçons et des chemises à pois. J'étais un peu gêné qu'ils se soient déguisés mais Teresa ne s'en était pas offusqué, elle était habituée aux clichés, il n'y avait pas si longtemps on prétendait que les Roms faisaient cuire à la broche les enfants qu'ils avaient volés et qu'ils les mangeaient.
Le week-end, pour arrondir mes fins de mois, je travaillais dans une résidence de personnes âgées, et c'est tout naturellement que j'avais proposé à la directrice de l'établissement d'emmener les vieux au Bistrof où Teresa et moi avions organisé un repas typique et fait venir une danseuse et un musicien tzigane. Les personnes âgées s'amusèrent bien et certains burent plus que de raison, tant et si bien qu'à la fin du repas, un septuagénaire ensorcelé par la danseuse se leva et entama quelques pas de danse jusqu'à ce qu'il s'écroule sur sa chaise victime d'un malaise.
Matéo Maximoff était présent lors de ces réunions, il écrivait un conte et le lisait aux enfants, je me rappelle qu'un de ces contes parlait d'une jeune fille vierge qui tombait amoureuse du fils d'un clan rival. Les enfants ne captaient pas grand-chose aux contes de Matéo étant donné leur âge, ils préféraient Sacha le musicien. Matéo avait plus de succès lorsque j'emmenais des personnes âgées - je faisais le tour des résidences et des centres de loisirs de la banlieue de Paris, afin de leur proposer notre repas-spectacle tzigane - il leurs vendait ses livres et les leurs dédicaçait. Les vieux étaient contents, ça les sortait de leur quotidien en maison de retraite, quant aux enfants ils s'étaient déguisés en gitans et avaient dansé tout l'après-midi en écoutant Djelem djelem et Gari gari.
Teresa et moi nous sommes perdus de vue longtemps après. Je ne sais même pas si elle est encore de ce monde. Je pense souvent à elle, notamment lorsque je me sens un peu seul, et je me remémore la fois où elle m'avait dit : "Où que tu sois, il y aura toujours un gitan près de toi."
envoyé par Stéphane Libertad
Rédigé à 01:15 dans Souvenirs | Lien permanent
À titre d'information, pour ceux qui pensent que publier un livre est un commencement à tout, une montée au ciel, une assurance sur la vie d'auteur, et bien vous vous trompez, ça ne se passe (plus) pas comme ça, c'est une tout autre affaire.
Un livre est comme un passeport qui arrive à échéance, j'entends par là qu'il n'ouvre guère de porte ou si peu. La publication d'un premier livre est le début d'une bataille que l'on s'impose, une bataille sans rémission qui va durer longtemps, jusqu'au bout. Je ne parle pas ici des auteurs qui vont vendre leur texte en faisant du charme, dont le manuscrit va être publié par l'intermédiaire d'un ami, ni des auteurs qui ont un carnet d'adresses plus imposant que leur(s) livre(s).
À quoi bon parler de gens qui n'en valent pas la peine ? Parce qu'ils sont légion. Un être cher me disait souvent que ce qu'il avait appris, ici-bas, était qu'un enculé pouvait en cacher un autre. Je me rappelle avoir trouvé sa vision fort pessimiste, je me disais qu'il n'avait pas eu de chance, qu'il n'avait pas rencontré les bonnes personnes. Un autre me disait un jour : "Considère-les comme des insectes." Un autre encore : "Si tu t'obstines à parler aux cons, c'est que tu es plus con qu'eux !" Les gens que j'ai rencontrés dans ma vie ne s'appelaient pas tous Sénèque ou Marc Aurèle, mais ils avaient leur point de vue.
En parlant de Sénèque, c'est une dame âgée qui me l'a fait découvrir lorsque j'étais adolescent, une Suédoise. Je faisais des travaux de peinture chez elle, je la faisais rire par mes maladresses d'ouvrier du dimanche, elle m'invitait à dîner et je lui racontais mes affaires d'écrivain. Elle m'a donné les Lettres à Lucilius, puis elle est morte. J'ai pris ça comme un signe (je vois des signes partout, moi), je l'ai dévoré son bouquin, j'avais l'impression qu'il avait été écrit pour moi. Ensuite, j'ai continué sur ma lancée, j'ai même eu l'idée de me spécialiser chez les Grecs, j'en ai lu des stoïciens, des Présocratiques. Ça m'a aidé, cela ne m'aide plus. Le stoïcisme, c'est la politique du renoncement ("Endure et renonce"). On n'a pas été jeté ici pour renoncer, plutôt pour se battre. Alors battons-nous, défendons les quelques rêves qui nous restent, même si ça ne vaut pas la peine, même si nous ne sommes pas grand-chose, battons-nous, jusqu'au bout.
Rédigé à 01:54 dans Ma gueule | Lien permanent
Léo Ferré est le compagnon des jours sombres, il me suffit de déposer sur la platine sa chanson Les poètes pour raviver la flamme du dedans ! Il me suffit d'écouter Pépée pour penser à mon chien perdu, d'écouter La solitude, pour me sentir moins seul.
"Cette vie qui dure l'espace d'un cri, d'une permanente ou d'un blue-jean."
Léo Ferré se définissait comme un misanthrope humaniste, belle formule - je l'emprunte. Derrière chaque misanthrope, il y a un amour déçu, nous sommes d'accord...
"Les gens, il conviendrait de ne les connaître que disponibles, à certaines heures pâles de la nuit."
Je me repasse en boucle La vie d'artiste, cette chanson qui fait pleurer ma femme. Je tire sur ma cigarette et bois du vin de Toscane ; je me libère du joug de l'oppression.
"À l'auberge dada, la crotte est littéraire, le vers est libre enfin et la rime en congé, on va pouvoir poétiser le prolétaire."
J'arrache un sourire à ma vie.
Rédigé à 01:10 dans Musique | Lien permanent
J'ai enfin lu L'instinct de mort de Jacques Mesrine, profitant de la réédition dont Bruno Mesrine est à l'origine. Je pressentais que j'allais aimer ce livre avant même de l'ouvrir, et je ne me suis pas trompé. Pour moi, L'instinct de mort est à ranger sur la même étagère que le bouquin de Caryl Chessman Cellule 2455 et celui d'Edward Bunker L'éducation d'un malfrat. On peut dire ce qu'on veut concernant l'aspect littéraire du texte, je m'en fous royalement, Jacques Mesrine était un truand, pas un écrivain. Et pourtant, il réussit à amener le lecteur dans son univers, ce qui à mon sens est loin d'être le cas pour la majorité des auteurs.
Bizarrement, je n'ai eu aucun mal à me glisser dans la peau du personnage, et à la fin du bouquin, je me suis rendu compte que j'acquiesçais à la plupart de ses actes. Rien ne m'a dérangé, c'est grave docteur ? D'ailleurs, il suffit de retourner à l'époque où il sévissait pour s'apercevoir qu'en France, Jacques Mesrine était surtout l'ennemi public du ministre de l'Intérieur (qui risquait de perdre sa place) et des flics qui en avaient peur. Dans le reportage d'Hervé Palud, Mesrine, profession ennemi public, on entend dire de la bouche de plusieurs personnes et notamment d'une des concierges d'un immeuble du XVIIIème arrondissement où L'Ennemi public n°1 a résidé, que si elle avait su qui il était, elle ne l'aurait pas dénoncé. À mourir de rire, vraiment.
J'aime bien aussi le moment du livre où Jacques Mesrine est au Québec, avec ses copains québécois, les seuls à qui il pourra s'adresser quelques années plus tard pour le faire évader de la prison de la Santé ; finalement, il s'évadera par ses propres moyens, avec la complicité d'un maton et en compagnie de François Besse. On imagine bien la clique de Québécois débarquant à l'aéroport Roissy-Charles-de- Gaulle, venus pour délivrer leur ami de l'administration pénitentiaire française. Ça me donne la chair de poule toute cette belle solidarité, par-delà les frontières. Jacques Mesrine était un amoureux du Québec, il trouvait les Québécois très accueillants, ça ne l'a pas empêché de dévaliser leurs banques. Sabrina, la fille de Jacques, lui proposa d'aller fleurir la tombe de Jean-Paul Mercier, son complice québécois : "J'étais heureux qu'elle puisse connaître ce merveilleux pays ; c'étaient, en plus, les Jeux olympiques de Montréal", lui dit son papa avant qu'elle ne quitte le parloir de la prison pour s'envoler vers l'Amérique du Nord.
Je ne savais pas que Jacques Mesrine était un excellent cuisinier, qu'il avait durant quelque temps essayé de se ranger en ouvrant une auberge. Il aimait faire la blanquette de veau et le lapin chasseur, il aimait le vin rouge, le champagne et les femmes, comme tout le monde. Au milieu des cadavres, j'ai trouvé que ce gars-là avait de la tendresse pour ses compagnes, de l'amour pour ses enfants, son père et sa mère, n'importe quel salaud peut avoir de l'amour, certes, mais on a pas besoin d'avoir du sang sur les mains pour être une ordure. C'est durant la guerre d'Algérie qu'il a appris à tuer, ça l'excuse de pas mal de choses - pour ceux qui ont le jugement facile.
Puis, j'ai enchaîné avec L'instinct de vie de Sylvia Jeanjacquot, la compagne de Mesrine durant ses dix-huit derniers mois de cavale, m'attendant à un témoignage nauséeux sur la vie de couple, la destruction du mythe Mesrine, etc. Hé bien non, c'est tout le contraire. On assiste à une belle rencontre, Mesrine déguisé en chef de chantier qui circule à mobylette, Sylvia la belle Italienne qui travaille comme barmaid dans un bar à hôtesses de Pigalle. Mesrine boit du Cristal Roederer, comme n'importe quel chef de chantier, il s'est rasé la tête au milieu et il s'est teint en roux ; à l'heure de la pause, il s'en va acheter des religieuses au chocolat pour Sylvia. Il trimballe une sacoche renfermant un Magnum 357, il invite la belle Italienne au restaurant et lorsqu'elle s'aperçoit du contenue de la sacoche, il prétend finalement être avocat : "Je dois pouvoir me défendre", explique-t-il à Sylvia qui n'a jamais entendu parler de Jacques Mesrine et qui commence à s'enticher sérieusement du chef de chantier, de l'avocat, peu importe, il lui plaît et elle quitte son boulot pour partir en Italie avec lui.
Au quotidien, on y découvre Jacques Mesrine en pantoufles commentant le journal télévisé, préparant un de ses plats favoris, apprenant à Sylvia à faire la cuisine, s'associant à des truands qui vont le trahir, préparant des hold-up, risquant sa peau pour faire fermer les Q.H.S., épargnant un flic qui, lui, ne l'aurait pas épargné, se levant tard, ayant du mal à digérer.
Bref, toute une affaire, pleine de romantisme, d'aventure, de vie et de mort.
Jusqu'à ce que les flics mettent fin au chapitre.
Fleury-Mérogis...
Un jour de septembre 1976
où j'existais si peu
que je n'étais même pas « personne ».
MESRINE
(L'instinct de mort)
Rédigé à 02:10 dans Livres | Lien permanent
Les films les plus intéressants que j'ai vus récemment viennent de Scandinavie - au sens large, culturel et linguistique. Le meilleur acteur du moment est pour moi Mads Mikkelsen, j'ai un peu de mal à me souvenir du nom des autres, mais la plupart du temps ces acteurs-là me laissent sur le cul, et c'est bien les seuls. Que se passe-t-il en Scandinavie ? Pourquoi est-ce qu'ils sont à peu près les seuls à faire des films intéressants avec des acteurs possédant une vraie gueule et un charisme indéniable ? Ça m'interpelle. Du coup, j'ai eu envie de me documenter sur ce qu'était exactement la Scandinavie, l'économie des territoires qui la composent, la politique, un peu d'histoire, le climat, et surtout leurs passe-temps. Qu'est-ce qu'ils foutent là-bas en Scandinavie ? Ils aiment quoi ? Les arts. Leur production cinématographique est loin de rivaliser avec celle des Français, mais sur place les spectateurs sont nombreux.
La population scandinave s'adonne volontiers à la peinture, l'écriture, la musique, le stylisme.Ils lisent beaucoup, la plupart des foyers sont raccordés à internet, ils vont au cinéma, l'Islande est le pays d'Europe connaissant la plus forte fréquentation de ses salles de cinéma, aux concerts, etc. Les gens sont respectueux les uns des autres, ils aiment la fête, leur histoire, le sauna (très efficace pour soulager une gueule de bois). Bref, je ne vais pas faire un exposé sur la Scandinavie, il y a plein de sites à consulter sur internet si on veut en savoir davantage.
Ce qui m'importe, c'est ce qui rend leur cinéma si intéressant. Pourquoi ont-ils des choses à dire et pas les autres ? Pourquoi est-ce qu'un mec comme Mads Mikkelsen et la plupart de ses confrères crèvent l'écran ? Il faut avoir vu Addam's apples, la saga Pusher, Les bouchers verts, Open hearts, Blinkende lygter, Efter brylluppet, pour s'en rendre compte. Mais aussi d'autres films comme Norway of life, Elling, Kitchen Stories, Mifune, Idioterne, Dogville,101 Reykjavík, Voksne mennesker, Jonny Vang, Låt den rätte komma in.
Les films scandinaves s'en tiennent à la réalité, racontent l'histoire de gens ordinaires et la folie des hommes, mais aussi leur drôlerie, leur désespoir, leur grande solitude, le peu d'amour qu'ils possèdent, tout ça devient poésie, beauté, héroïsme. On se sent concerné, on a envie d'appréhender la vie différemment, de poser un autre regard sur l'autre et sur soi-même, un regard empreint d'un peu plus de compassion.
Hollywood paye très cher des scénaristes pour inventer toutes sortes d'histoires plus rocambolesques les unes que les autres, qui éventuellement vont faire pleurer dans les chaumières, faire rire et rêver. On ne nous épargne aucune ficelle, aucun artifice, ils s'y mettent à trois ou quatre pour nous faire ressentir dans le meilleur des cas une brève émotion. Et le public applaudit, faute de mieux. C'est ridicule et obscène financièrement. Prenez n'importe quels films dans la liste que je viens de citer, et vous comprendrez à quoi sert le cinéma.
Rédigé à 02:10 dans Cinéma | Lien permanent
On devrait signer un pacte lorsqu'on commence à écrire, impliquant d'aller jusqu'au bout. Inventer sa vie en écrivant a un prix déraisonnable, c'est ce que je me dis aujourd'hui à quarante ans, en ayant publié mon premier livre il y a huit ans et en bataillant pour qu'on publie le second, en ayant reçu ma première lettre type à dix-sept ans - ce n'était pas une lettre type en fait, c'était une lettre d'encouragement, c'est suffisamment rare pour le préciser - en ayant fait toutes sortes de boulots à la con : tireur de câbles, détective privé, enquêteur téléphonique.
Bien sûr, il arrive aussi de belles choses, la publication de son premier livre, l'intérêt que certains vous portent, mais si peu. J'ai souvent tout abandonné au nom de l'écriture, on devient un peu con en écrivant. Écrire, c'est avoir une bonne raison de ne plus avoir peur de la mort, on doit dire ce qu'on a à dire puis lever le camp, le reste ne vaut rien, j'en suis convaincu.
C'est toute une aventure de vouloir écrire, ça implique bien des sacrifices, cela vient tard car on a guère de talent avant quarante piges. D'ailleurs, je conseille à tout un chacun de ne jamais acheter le livre d'un auteur de moins de quarante ans, c'est souvent du temps et de l'argent d'économisé, croyez-moi, je sais de quoi je parle.
Avant de vouloir être écrivain, il faudrait commencer par se faire un bon carnet d'adresses, lézarder aux terrasses de Saint-Germain-des-Prés - attention ! il ne faut pas montrer son cul aux passants comme le faisait Antonin Artaud, c'est passé de mode - sinon cela ne servira strictement à rien, et ça te rendra fou parce que tu ne comprendras pas pourquoi.
Rédigé à 02:00 dans Intérieur | Lien permanent
Dernièrement, j'ai revu La Voie lactée de Luis Buñuel, ainsi que Le charme discret de la bourgeoisie, Los Olvidados, Belle de jour, Le Fantôme de la liberté. Ce qui m'intéresse chez Buñuel, c'est cette liberté de ton et surtout l'audace dont faisait preuve ce cinéaste. Autant dire qu'il ne prenait pas les spectateurs pour des cons, il leur faisait confiance, il les amenait dans son monde et non pas l'inverse. Ses films sont d'une modernité incroyable, on en ressort tout ébaubi et on se demande : "Que s'est-il passé pour que nous en soyons là aujourd'hui ? Pourquoi avons-nous perdu cette créativité ? Quels sont les enfants de salauds qui ont flingué ce qu'il y avait de beau ?"
En fait, il me semble que nous n'avons rien perdu du tout, que le talent est toujours là, que des artistes digne de ce nom il y en a encore dans tous les domaines et pas des moindres. Sauf que le talent, dans mon cher pays que j'ai quitté, on l'étouffe, on le tue. Un pays conservateur, vivant sur ses acquis, c'est ça la France. C'est ça aujourd'hui. C'est un pays qui ne laisse aucune place à la différence quelle qu'elle soit, un pays dont l'avenir est derrière lui, dont on rit de l'autre côté des frontières, un pays fini, notamment dans le domaine des arts. Quand je vois ce qu'on exporte ici au Québec, que ce soit dans le cinéma ou la littérature, je rougis. J'ai honte. Je ne peux plus prétendre que la France est un grand pays, non, j'aurais l'air ridicule. Les Français devraient voyager d'avantage, cela leur ouvrirait les yeux, ça les vaccinerait pour de bon, ils arrêteraient de penser que la France est le centre du monde.
Petite anecdote : récemment, dans une petite ville voisine de Montréal a eu lieu une manifestation culturelle, on a décidé d'orner les vitrines des magasins de maximes, de proverbes, de citations de grands auteurs, de l'Antiquité à nos jours. Quelle ne fut pas ma surprise de voir le nom de Frédéric Beigbeder trôner entre celui d'Épicure et Gide, je me suis dit que ceux qui avaient pris cette initiative surréaliste ne manquaient pas d'humour, c'était vraiment tordant leur truc. Si ces mots-là étaient sortis d'un de mes bouquins, j'aurais peut-être bien balancé un pavé dans la vitrine, par respect envers les deux autres. Bien sûr, Beigbeder aurait fait de même, d'ailleurs, je n'ai rien contre Frédéric, mais contre le pouvoir.
Bref, à force de niveler par le bas, les gens deviennent abrutis. Ne dit-on pas que la culture chasse la violence, alors quoi ? Quel est le problème, pourquoi est-ce qu'on laisse toujours les mêmes emmerdeurs s'exprimer, pourquoi est-ce que personne ne boycotte la télé ? Il en faut pour tous les goûts, certes, mais depuis trop longtemps, le goût des autres - je veux dire celui d'une minorité dont je fais partie - on en a rien à battre. Elle pèse pas lourd cette minorité-là, elle est pas fashion du tout, elle est souvent dans la marge, elle agit dans l'ombre, elle attend son heure patiemment, elle se fend d'un sourire et se dit : "T'inquiète pas, mon gars, le monde change, la roue tourne."
Tu ne te sens pas appelé, toi ?
Rédigé à 07:16 dans Ma gueule | Lien permanent
Avant de m'envoler pour le Canada où je vis depuis trois ans, j'ai été faire un tour à Domme dans le Périgord Noir. J'ai souvent été à Domme, c'est un très joli village situé tout en haut d'une colline qui domine la vallée de la Dordogne, une bastide envahie par les touristes, défigurée par les marchands du temple. Mais Domme en Périgord n'a pas tout à fait perdue son âme. Le village est chargé d'histoire, et surtout, un homme libre a hanté ses rues durant les dernières années de sa vie. François Augiéras vivait à l'hospice comme d'autres vivent à l'hôtel, il écrivait dans le grenier à la lumière des cierges qu'il volait à l'église. Vêtu d'une gabardine serrée à la taille par une large ceinture de cuir, chaussé d'une paire de bottes, François Augiéras s'enfermait la nuit dans le grenier de l'hospice afin de rédiger son livre le plus énigmatique Domme, ou l'essai d'occupation. Durant le jour, on pouvait le voir arpenter les environs, s'enfoncer dans une grotte où il invoquait les esprits en buvant du thé et en roulant des cigarettes. Lorsqu'il avait les mains libres, il jouait d'un instrument de musique de sa fabrication, il entonnait des champs sacrés venus des temps passés ; François Augiéras pensait qu'il était une vieille âme, qu'il avait vécu au temps des pharaons, qu'il était descendu d'une étoile, d'une peuplade extraterrestre.
Les gendarmes le suivait à la jumelle, une enquête avait été ouverte, ça se passait à la fin des années soixante, nous n'étions pas à Woodstock mais à Domme en Périgord, nul n'était encore habitué à voir un type errer de la sorte tout au long de la journée, ne travaillant pas, s'asseyant parfois pour méditer, torse nu, un éclat de verre au milieu du front. On l'envoya à l'hôpital psychiatrique de Sarlat, afin d'entrevoir ce qu'il pouvait y avoir de dangereux dans cette tête, afin de préserver la communauté, les gens bien comme il faut. La demande d'examen neuro-psychiatrique révéla une activité psychique inconnue ne justifiant pas un internement. On le relâcha trois semaines plus tard, il retourna dans sa grotte, puis dans son grenier.
Le monde de l'édition eut finalement raison de François Augiéras en ne voulant plus le publier. "Domme est-il impubliable ? J'imagine ce texte comme étant le plus lisible de mes livres, le plus clair, le mieux construit." On imagine sa frustration, lui qui pensait avoir écrit son chef-d'œuvre, vivant dans un hospice en compagnie de vieillards, alors qu'il n'avait que quarante ans, n'ayant pour seul consolation que son fidèle ami Paul Placet, avec lequel il se remémorait les expéditions en radeau sur la Vézère, les campements improvisés auprès d'un feu de bois, sous une pluie d'étoiles.
François Augiéras est mort à l'âge de 46 ans en 1971 des suites d'une crise cardiaque. Les errances, la précarité, l'extrême solitude ont eu raison de lui. Il est mort sans voir son chef-d'œuvre publié. Il est enterré au cimetière de Domme, trois personnes étaient présente lors de son enterrement. Il est enterré comme un chien, ou presque. Il est enterré comme un païen, comme Un barbare en Occident.
Rédigé à 11:15 dans Écrivains | Lien permanent
Est-ce qu'on crée un blog parce qu'on a quelque chose de particulier à dire, ou bien parce qu'on en a marre d'errer chez les voisins et de digérer leurs conneries ? C'est vrai, il n'en faut pas beaucoup pour m'exaspérer, notamment lorsque chacun y va de son grain de sel (comme moi aujourd'hui), abordant tous les sujets du monde dont la littérature. Je devais être jaloux, timide ou je-ne-sais-quoi, jusqu'à ce que finalement, plutôt que d'écrire chez les autres, j'écrive chez moi. Avoir un blog, bloguer chaque jour d'avantage, ce doit être ça participer à la course du monde en l'an de grâce 2009. Je me demande ce que François Augiéras en aurait pensé ? Et moi, j'en pense quoi...
Il y a deux ans, je n'avais pas encore de messagerie, je savais à peine ouvrir internet, je n'étais bien que dehors, au milieu des champs, je dormais parfois dans ma voiture, n'empruntais que les routes départementales, franchissais les frontières, j'étais partout chez moi. J'aimais conduire, passionnément. Conduire, je ne parle pas de faire le tour du périphérique parisien, me rend heureux, c'est bien la seule chose qui me conduise vers cet état d'âme, si l'on peut dire. Je ne me suis jamais senti aussi libre qu'au volant d'une voiture, jamais ! Bon, très bien, et alors ?
Aujourd'hui, j'ouvre un blog, j'ai l'impression d'avoir des choses à dire, je suis devenu un peu banal. Je n'ai plus de voiture depuis deux ans, j'ai un ordinateur, j'ai troqué ma liberté contre un outil informatique qui, lorsque je ne travaille pas (j'écris des livres), occupe tout mon temps. C'est triste, je sais. Je regarde le monde à travers un écran, je vis au ralenti, je ne ressens presque rien. Je ne sors plus beaucoup, je ne dors plus dans une voiture, je ne franchis plus aucune frontière ; je fais partie de la blogosphère.
Rédigé à 09:14 dans Intérieur | Lien permanent